L'Alsace !

L'Alsace !

On peut, à la vue d’une telle richesse, ne pas être frappé de l’extraordinaire vitalité d’un peuple dont les générations successives ont su, à toutes les époques d’une histoire pourtant terriblement mouvementée, matérialiser leur passage par tant de monuments remarquables que les guerres et leurs séquelles n’ont pas réussi à faire disparaître, il s’en faut.

Car les épreuves n’ont certes pas épargné cette terre dont l’aspect paisible et serein surprend et attire tout à la fois le voyageur et le touriste. Les ravages que causèrent au 15ème siècle les « écorcheurs » et les « gueux » ne furent qu’un prélude à la guerre des Paysans et surtout à la guerre de Trente ans, dont les atrocités se racontent encore dans les campagnes le soir à la veillée, guerre si meurtrière et si dévastatrice que des villes y furent incendiées jusqu’à six fois, que des villages entiers disparurent définitivement et que la moitié de la population alsacienne y périt. Plus près de nous, la guerre de 1870, dont Strasbourg eut particulièrement à souffrir, et enfin les deux dernières guerres furent cause de destruction nombreuses trop souvent, hélas irréparables !

 

Comment, après tant de recommencements opiniâtres, après tant de reconstructions remplaçant les édifices détruits, se superposant ou se jouxtant aux ruines, comment ne pas s’émerveiller de l’accord presque toujours parfait que lie tous ces vestiges des temps révolus, si différents de style, signes vivants de coutumes et de moeurs surannés, mais aussi, et ceci explique cela, expression tangible des qualités constantes d’un peuple fort et fier qui a su conserver sans faille son caractère et son génie propre ?

 

« Fille de l’histoire et non de la géographie », cette vieille terre industrielles et d’innovations technologiques est attachée viscéralement à ses coutumes et à ses traditions.

 

Contemplons, par exemple, Strasbourg, capitale de la région historique et culturelle d’Alsace et capitale européenne. La cathédrale, grande sentinelle vigilante et rigide placée perpendiculairement à ce carrefour de routes qui a valu son nom à Strasbourg, telle une borne cadastrale fichée entre deux civilisations, y domine de sa nef du 13ème siècle et de sa flèche. La façade avec ses deux tours, reliées par un entre-deux destiné à abriter les cloches et sa flèche de 142 mètres achevées en 1439, fruit de tant de projets successifs, forme un ensemble prodigieux où dominent les lignes verticales comme les « cordes d’une harpe immense, tendues et prêtes à vibrer ». Le château des Rohan, première manifestation à Strasbourg de l’esprit classique français, tout de mesure et d’élégance, construit dans le style Régence de 1730 à 1742 par Joseph Massol sur les plans de Robert de Cotte, premier architecte du roi, et décoré par Robert Le Lorrain ; ancien palais épiscopal qui devait servir de résidence au cardinal Armand Gaston de Rohan-Soubise, dont Saint-Simon disait qu’il tenait son rang de prince « de par la grâce du Roi et la beauté de sa mère ». Ce château, où pour la première fois à Strasbourg l’ardoise avait remplacé curieusement la tuile, marqua alors profondément l’architecture civile de toute la ville, qui s’en inspira très largement. Il occupe d’ailleurs une place de choix dans l’architecture française et est le seul du genre à posséder une véritable « chambre du Roi », chambre qu’honorèrent de brefs séjours Louis XV, Marie-Antoinette, Napoléon, les impératrices Joséphine et Marie-Louise, Charles X et Louis-Philippe. Et que dire des belles maisons bourgeoises des 16ème et 17ème siècles embrassant à peu près toute la ville intérieure qu’enserrent les deux bras de l’Ill et que protégeaient naguère des murailles. Les aspirations et les théories artistiques de cinq cents ans se rencontrent en ce coin du vieux Strasbourg sans choquer ou encore moins blesser le regard. Bien au contraire, il se dégage de cet ensemble architectural étonnant une impression d’unité d’une souveraine majesté. Et que dire du Rhin, ligne horizontale et bien vivante, trop longtemps considérée comme frontière et destinée au contraire à jouer le rôle de trait d’union entre les peuples qui la bordent. Contraste saisissant, que nous voudrions symbolique : d’une part la cathédrale, témoin majestueux du passé, dressant vers le ciel dans un acte d’espérance sa flèche altière, gardienne permanente de traditions, de coutumes et de principes ancestraux et sacrés, veillant sur Strasbourg et par delà sur l’Alsace toute entière et, à ses pieds, le Rhin, porte ouverte sur l’avenir, artère bruissante de vie, riche de sa mission séculaire, lien providentiel créé pour unir ses riverains dans un idéal de paix, de travail et de liberté. « Il y a », nous dit Victor Hugo, « toute l’histoire de l’Europe, considérée sous ses deux grands aspects, dans ce fleuve des guerriers et des penseurs, dans cette vague superbe qui fait bondir la France, dans ce murmure profond qui fait rêver l’Allemagne. » Mais le Rhin est également autre chose qu’un symbole, il est une réalité économique d’une importance vitale pour les pays qui le bordent. Les hommes en ont fait une voie de transport particulièrement fréquentée. Le port de Strasbourg, avec ses 18 km de berges accostables, est le deuxième port fluvial français après le port de Paris et le deuxième port rhénan après Duisbourg. Relié aux grands ports maritimes Rotterdam, Anvers, Le Havre et Marseille par le Rhin (par les canaux de la Marne au Rhin et du Rhône au Rhin) et le réseau ferroviaire, et grâce à ses équipements très performants, il constitue une plaque tournante importante et donne une image de l’activité immense qui règne sur ce fleuve, véritable route internationale où se côtoient tant de peuples appelés à former aujourd’hui le noyau fort d’une Europe unie et pacifique.

 

Contemplons aussi le magnifique et imposant château du Haut-Koenigsbourg (qui rayonne à l’altitude de 755 mètres) qui fut restauré dans le style colossal d’un château qui avait été détruit quasiment totalement pendant la guerre de Trente ans. L’architecte allemand, Ebharbt, qui le reconstruisit de 1901 à 1908 sur l’ordre de Guillaume II, y fit preuve surtout d’érudition, d’ailleurs parfois un peu contestée. Certaines parties n’y manquent toutefois pas de pittoresque et la vue que l’on découvre des chemins de ronde et du grand bastion est plus que magnifique.

 

Et que dire de Colmar avec sa « cathédrale » Saint-Martin. Son transept fut construit de 1230 à 1240 dans un style de transition encore très voisin du roman. Sa nef est de style ogival français de la fin du 13ème siècle. Le chœur, la façade et la tour du 14ème siècle qui sont de style gothique allemand. La deuxième tour, qui devait servir de pendant à la première de l’autre côté de la façade, n’a pas été achevée, vraisemblablement par suite de manque d’argent. L’architecte de la nef, un certain Maistres Humbret, soucieux d’immortaliser son souvenir, s’est modestement placé parmi les treize statuettes qui encadrent le portail Saint-Nicolas. La « Vierge au buisson de roses » est le panneau central du retable qui se trouve au-dessus de l’autel à l’entrée du chœur. C’est l’oeuvre maîtresse de Martin Schongauer datant très vraisemblablement de 1473. Encadrée d’un buisson de roses rouges et blanches dans la facture rappelle l’art de la gravure dans lequel Martin Schongauer excellait, la vierge, remarquable par la finesse de ses traits et de ses mains et le modelé des plis de ses vêtements, s’abandonne à une résignation empreinte de mélancolie que semble provoquer une vision toute intérieure de l’avenir. L’ancienne douane, que les colmariens appellent « Koïfhus », était autrefois le centre nerveux de la ville. Au rez-de-chaussée se tenait le marché, où l’on vendait aux Suisses et aux Hollandais du vin, garanti pur, contrôlé par la ville, et bien entendu déjà très lourdement taxé. Au premier étage siégeait le conseil de la Décapole, cette association de villes libres, dont Colmar fut un des principaux promoteurs. C’est là aussi qu’était installé l’atelier où la cité battait monnaie, privilège dont elle n’était pas peu fière. Nous pouvons aussi y admirer le cloître du couvent des Dominicains dit des « Unterlinden » qui a été édifié au 13ème siècle. Le couvent abrite aujourd’hui un musée remarquable dont la section artistique contient des trésors de la peinture des 15ème et 16ème siècle, œuvres de Martin Schongauer, de Mathias Grünewald et de Gaspard Isenman. Au milieu du cloître, on peut apercevoir la statue que Bartholdi éleva en 1862 à la mémoire de Martin Schongauer, né, croit-on, à Colmar en 1445 et mort dans la même ville en 1488. Le retable d’Issenheim, qui surmontait autrefois le maitre-autel du couvent des Antonites d’Issenheim, est l’œuvre de Mathias Grünewald, dont le véritable nom aurait été Mathis Gothard Nithart. Ce chef d’œuvre, exécuté aux environs de 1515 constitue très certainement la pièce la plus précieuse du musée des Unterlinden. Parmi les onze panneaux et volets qui le composent, les plus célèbres représentent la Crucifixion, l’Annonciation, la Résurrection, la Vierge à l’enfant, le Concert des Anges et le Tentation de Saint-Antoine. Mélange extraordinaire de réalisme le plus cru et de mysticisme allant jusqu'à l’hallucination, cette œuvre poignante est certaine l’une des plus puissantes de tous les temps.

 

 

Un autre caractère qui ne saurait laisser insensible le touriste qui parcourt l’Alsace ou qui la contemple de haut d’une de ces nombreuses terrasses rocheuses dont les Vosges sont prodigues et d’où l’on embrasse d’un seul coup toute la province, est l’harmonie qui marie partout, et avec quel bonheur, le paysage aux constructions humaines, harmonie dans les formes, harmonie dans les proportions, harmonie dans les couleurs. Les villages qui parsèment la plaine et que dominent les clochers bulbeux ou effilés de leurs églises et les portes fortifiées de leurs enceintes médiévales, les bourgs qui s’accrochent aux flanc des coteaux couverts de vignes verdoyantes, les ruines romantiques des farouches châteaux forts qui veillent au sommet des premiers escarpements rocheux des Vosges, toutes ces créations de l’homme se fondent avec la nature opulente environnante comme si elles étaient issues d’elle de toute éternité.

 

Harmonie et richesse, aspects majeurs de l’Alsace ! La légende ne rapporte-t-elle pas qu’aux premiers jours de la création le Bon Dieu chargea Lucifer du sac des merveilles, lui enjoignant d’en répartir équitablement le contenu à la surface du globe et que celui-ci, parvenu à mi-course, harassé et fourbu, à la lisière des Vosges, déversa à la faveur d’un nuage complice le reste de son sac sur la campagne qui se déroulait à ses pieds ! Le tout dominé par le Grand Ballon, point culminant des Vosges avec une altitude de 1424 mètres, d’où la vue est splendide. On peut y monter par la célèbre « route des crêtes », ancienne route stratégique construite pendant la guerre de 1914 et reliant le col du Bonhomme au Vieil Armand à une altitude moyenne de 1000 mètres.

 

Et n’oubliez jamais de venir contemplez Kaysersberg lors d’un voyage en Alsace. C’est d’ailleurs à la vue de Kaysersberg, si proche d’Ammerschwihr et de Kientzheim, que le poète suisse Mérian, ébloui par tant de richesse, s’écria en 1663, pensant au trois églises de Riquewihr et aux trois châteaux de Ribeauvillé : « Trois châteaux sur une montagne, Trois églises sur un cimetière, Trois villes dans une vallée, Toute l’Alsace est ainsi. »

 

Mais que serait cette opulente beauté sans le souffle poétique qui anime toute chose en « cette immense plaine étendue à perte de vue, préparée pour l’homme comme un second paradis » dont parla Goethe et qui fascina Victor Hugo lorsqu’en 1839 il la découvrit dans la brume matinale en dévalant au grand galop d’une diligence la côte fameuse de Saverne ?

Poésie des vieilles pierres évocatrices des temps passés : ruines moussues des vieux « burgs » qu’enveloppent le lierre et la pervenche, cet humble et fidèle témoin des jardins seigneuriaux, et que hante encore le  souvenir des turbulents et nobles chevaliers qui venaient s’y reposer le soir après les folles chevauchées dont les sous-bois semblent retentir encore ; remparts combien émouvants des villes de la Décapole, derrière lesquels les bourgeois abritaient avec une opiniâtreté toute alsacienne leurs libertés, arrachées lambeau par lambeau aux maîtres d’alors, et qu’envahissent maintenant la clématite, le chèvrefeuille et la vigne vierge ; murailles vénérables des monastères et des abbayes, dont les vestiges parsèment l’Alsace, hauts lieux où vécurent ces grands défricheurs que furent les moines, centres de vie intellectuelle où surent se garder intactes au pires heures de l’histoire les valeurs spirituelles, havre de paix et d’espérances auxquels s’accrochaient dans la débâcle les êtres désemparés.

 

Poésie plus subtile des êtres et des choses, que même les plus belles des photographies ne sauraient rendre, mais qui assaille à chaque pas le promeneur attentif : réveils triomphants des villages en été lorsque les coqs se répondent de ferme à ferme par-dessus les faîtes effilés des toits au tuile rouge et que les premières charrettes passent sous les porches de grés rose au claquement allègre des fouets, à l’heure ou s’égrènent les premières notes de l’angélus ; torpeur lourde des midis éclatants, lorsque les villages aux volets clos, percés d’un cœur, sur les façades à pans de bois semblent déserts et que dans le bourdonnement continu des abeilles on ne perçoit de temps à autre que le craquètement d’une belle cigogne blanche attardée sur son immense nid ou les cris d’un troupeau d’oies en maraude ; fraîcheur délicieuse des crépuscules qui respirent la plénitude d’une journée bien remplie et qui fleurent bon la paille et l’étable où l’on trait les grandes vaches rousses ou blanches déjà à demi endormies ; splendeur des journées d’automne rutilant d’or et de pourpre, lorsque la plaine, riche de ses récoltes de blé, de tabac et de houblon, se prépare au sommeil de l’hiver et que les coteaux retentissent des joyeux appels des vendangeurs ; chaleur communicative des soirs de vendange quand le pressoir ruisselle de vin nouveau, Riesling ou Gewurztraminer, et que les caves résonnent des grands coups de marteaux sur la bonde des foudres ; envoûtement des veillées d’hiver où les vieux se laissent aller à raconter leurs souvenirs et les légendes tandis que l’on casse les noix et les noisettes ou que l’on égrappe le maïs ; magie des forêts en hiver, lorsque les branches des sapins ploient sous la neige par-dessus les ruisseaux qui scintillent en sautant de glaçon en glaçon, forêts riches de gibiers et de légendes où semblent vivre encore les héros d’Erckmann et Chatrian ; enchantement enfin des campagnes au printemps, quand sous un ciel étonnamment transparent et lumineux les arbres en fleurs et les prairies émaillées de bouquets multicolores montent à l’assaut des collines vosgiennes et que dans la plaine la terre grasse, gorgée d’eau, se réveillant du long repos de l’hiver, bruit d’un travail énorme, prélude aux riches moissons futures.

 

Est-il étonnant que tant de charme et de beauté aient engendré dans le cœur des habitants de ce sol privilégié un attachement immodéré au terroir, un orgueil légitime et une foi solide en l’avenir, foi qui renaît victorieuse après chaque défaite et qui finira par triompher de tous les obstacles et de toutes les épreuves ou autres vicissitudes de la vie ?

07/04/2016 Actualités 1173

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